Oblivion - Interface Design


La narration cachée des Fictionnal User Interface (FUI) au cinéma

L’arme secrète du cinéma pour nous manipuler sans qu’on s’en rende compte !

En tant que designer, j’adooooore tout ce qui touche au production design dans les films. Je dis designer, mais avant même d’étudier les Arts Appliqués, j’étais fascinée, sans avoir les connaissance pour nommer ce qui me plaisait temps.

Vraiment, je vous assure. Les décors, les costumes, les props, le graphisme, et les FUI (Fictional User Interfaces), oui, même (et surtout ?) les FUI. Ces écrans spécifiques à l’univers d’un film, qu’on ne voit parfois que quelques secondes à l’écran, mais qui suffisent à me faire tomber en pâmoison et à me donner envie d’écrire une série d’articles pour partager cet amour du production design et des interfaces fictives.


Oblivion - Suivi des drones

_______________________

On en voit partout dans les films de science-fiction et d’action (surtout hollywoodien). On peut dire qu’elles font un peu partie du décor. Pour bien plonger le spectateur dans le futur, rien de plus efficace qu’un écran en dark mode avec des graphiques turquoises et fluos, pas vrai ?

Pourtant, dans certains films, ces FUI font bien plus que de la figuration : elles nous donnent des informations, parfois même elles racontent une histoire entière en quelques secondes. Et le plus fascinant, c’est qu’on ne s’en rend presque pas compte. Les designers de ces écrans utilisent des codes visuels que nous avons intégrés de manière quasi universelle.

Je vous donne un exemple :


Independence Day - Contre-attaque

Dans Independence Day (1996), après l’attaque alien de Los Angeles, New York et Washington, les États-Unis lancent leur première riposte sous la forme d’une attaque aérienne massive. De nombreux avions de chasse apparaissent à l’écran, coordonnés depuis un centre de commandement via une interface de gestion de flotte : une série d’icônes de chasseurs schématisés en vert.


Independence Day - Suivi des Fighter Jets 2

Puis, au fur et à mesure de l’opération, ces icônes passent progressivement au rouge.


Independence Day - Suivi des Fighter Jets 2

En quelques secondes, le spectateur comprend qu’il n’y aura pas beaucoup de survivants à cette offensive, sans voir explicitement la destruction de la centaines d’appareils engagés.

La FUI devient ici un outil de compression narrative extrêmement efficace… mais nous y reviendrons.

Ce type d’interface appartient à une famille particulière de FUI : les interfaces de suivi. Leur rôle n’est pas seulement d’afficher des informations, mais de raconter une situation.

_______________________

Voir l’invisible

La première fonction d’une interface de suivi est de rendre visible ce qui ne l’est pas naturellement : télémétrie, changements d’état, positions, etc. Tout un ensemble de données que le film transforme en récit visuel.

Suivi d’individus
Dans Jurassic World (2015), lorsque l’Indominus Rex s’échappe, l’équipe de sécurité du parc est envoyée pour le contenir, avec toute la cordialité possible dans ce genre de situation.

L’unité progresse sur le terrain pendant que, dans la salle de contrôle, un écran géant affiche leur feed vidéo et leur statut sous forme de card : portrait, nom, grade, matricule, et rythme cardiaque.


Jurassic World - Suivi de l'équipe de sécurité du parc

On remarque d’ailleurs que l’interface affiche huit agents, alors qu’ils sont plus nombreux sur le terrain. Comme dans Independence Day, qui nous montre 12 chasseurs sur la centaine réellement au combat, l’objectif n’est pas l’exhaustivité, mais la lisibilité immédiate : assez d’éléments pour suggérer un suivi individuel, sans saturer l’écran.

Puis les événements s’enchaînent. Vous vous en doutez le dinosaure n’a pas été très coopératif. Les agents disparaissent un à un, en commençant par le commandant Hamada. Même si la scène montre directement sa mort, l’interface la confirme pour les observateurs (le spectateurs et les personnages en salle de contrôle) via un signal clair : aplatissement du rythme cardiaque, ligne droite rouge, bip prolongé. Un langage visuel universel, immédiatement compréhensible.


Jurassic World - Mort d'Hamada

Le rouge vient ensuite recouvrir progressivement les statuts restants, en contraste avec le bleu de l’interface. Même aperçu une seconde, le spectateur comprend déjà l’échec de la mission.


Jurassic World - Mort d'autres agents

Suivi de système
Les FUI permettent aussi de rendre compréhensibles des systèmes complexes.

Ni vous, ni moi, ne sommes ingénieurs de vaisseaux interstellaires, pourtant ces interfaces nous permettent de comprendre instantanément ce qui se passe.

Dans Passengers (2016), un plan holographique du vaisseau Avalon dans la salle de contrôle synthétise l’état du système en temps réel.


Passengers - Initialisation du plan de l'Avalon

Le vaisseau traverse un champ d’astéroïdes. Pour limiter les dégâts, l’énergie est automatiquement redirigée vers les boucliers avant. Des flèches animées illustrent ce flux, tandis que le bouclier avant passe au rouge pour indiquer la pression des impacts.


Passengers - Renforcement du bouclier

En quelques secondes, trois flèches et un changement de couleur suffisent à rendre lisible une opération technique complexe.

Malheureusement, un astéroide fait fi du bouclier pour aller toucher l’Avalon. Une série de pop-ups apparaît directement sur le plan du vaisseau : alertes, zones endommagées, modules affectés. Peu lisibles individuellement, mais parfaitement compréhensibles dans leur accumulation.


Passengers - Erreurs

Les notifications passent du rouge au vert lorsqu’un système est réparé… avant que de nouvelles alertes n’apparaissent ailleurs. Plus le film avance, plus le schéma du vaisseau se couvre d’incidents.


Passengers - Plus d'erreurs !

Aucune explication technique n’est nécessaire. Le spectateur comprend, visuellement, que la situation se dégrade.

_______________________

Changement de point de vue

Ces FUI apparaissent généralement dans des centres de commande ou des salles d’opération.

Elles permettent de passer du point de vue de l’action à celui de l’observation. Au lieu de suivre directement un soldat, un pilote ou le héros, on observe ceux qui analysent la situation depuis un espace de contrôle.

Dans Battleship (2012), cinq vaisseaux aliens arrivent sur Terre (Encore ? Mais c’est du harcèlement !).


Battleship - Arrivée des 5 vaisseaux aliens

Sur les écrans du SETI, de la NASA et de l’Air Force, cinq triangles apparaissent. L’un d’eux percute un satellite et passe immédiatement en rouge clignotant avant de s’écraser à Hong Kong.


Battleship - Entrée des 5 vaisseaux aliens

L’interface trace leur trajectoire : Terre, puis Hawaï, avec des cartes simplifiées permettant de contextualiser instantanément la menace.

On s’intéresse autant aux données qu’aux réactions humaines face à ces données : scientifiques déstabilisés, militaires en calcul, opérateurs en tension.


Battleship - Réactions

_______________________

Prise de décision

Constater une situation est une chose. Décider quoi en faire en est une autre.

Une interface ne sert pas uniquement à informer : elle oriente l’action.

Toujours dans Battleship, les militaires du USS John Paul Jones utilisent les bouées du système d’alerte tsunami pour détecter un vaisseau invisible.

Les données des bouées sont intégrées dans une interface en quadrillée, rappelant le jeu dont le film tire son nom ‘Battleship’ (la bataille navale). Chaque mouvement d’une bouée activatée déclenche un signal visuel : animation, zoom, changement de couleur.


Battleship - Grille de suivi des bouées tsunami

Progressivement, ces données permettent d’anticiper la position du vaisseau ennemi et de transmettre des coordonnées de tir à l’artillerie.

La donnée devient action.


Battleship - Fiiiiire!

_______________________

Les FUI ne sont pas réalistes. Elles sont lisibles. Dans Passengers, aucun des systèmes affichés n’est réellement compréhensible pour le spectateur, et ce n’est pas le but.

Les intitulés sont parfois illisibles, les systèmes fictifs, les logiques simplifiées. Pourtant, en quelques secondes, nous comprenons :

• l’état du vaisseau
• la gravité de la situation
• son évolution
En tant que designers, nous reconnaissons ces choix : couleur, hiérarchie visuelle, simplification extrême, animation dirigée, schématisation.

Tout est pensé pour une seule chose : rendre une information complexe immédiatement compréhensible.

_______________________

Les interfaces de suivi sont parmi les outils narratifs les plus efficaces du cinéma de science-fiction et d’action. Bien plus que de simples éléments de décor, elles permettent de raconter des événements entiers à travers des données visuelles. Et parfois, quelques pixels suffisent à raconter une bataille entière.

Pourtant, tous les films ne tirent pas réellement parti de leurs interfaces. Dans beaucoup de cas, les FUI restent de simples habillages esthétiques, sans véritable rôle narratif, comme si leur potentiel de narration par l’information n’était qu’un bonus décoratif.

À l’inverse, certains films font un usage particulièrement intelligent de ces systèmes d’affichage… sans pour autant être des modèles de solidité scénaristique irréprochable. Mais ce n’est pas vraiment un problème pour la fan que je suis : dans le doute, il y aura toujours un moment où je mettrai pause juste pour regarder les UI, quoi qu’il arrive !